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CAN 2019 se prépare dans la tristesse à Garoua

Ecrit par  lundi, 19 février 2018 19:00

 

Depuis le 15 février 2018, les pelleteuses et divers engins de la société PRIME POTOMAC détruisent systématiquement des centaines de maisons d’habitation. Cette opération musclée viserait la facilitation de l’accès au stade Omnisport de Roumdé-Adjia en vue de la préparation de la CAN 2019.

 

Des familles entières victimes du déguerpissement, 15 février 2018

 

Près 1 800 enfants sont actuellement dans une situation de scolarité perturbée. Dès les lendemains des démolitions, environ 50% des élèves de l’Ecole publique de Roumdé-Adjia étaient absents des cours. Les salles de classe sont clairsemées. Beaucoup de camarades n’ont pas eu la chance de continuer d’avoir une vie normale.  
Plus de 3 400 personnes (hommes, femmes et enfants) se trouvent sans le moindre abri et certains d’entre eux errent à travers les quartiers à la recherche d’un toit. Les effets personnels des victimes de ces déguerpissements se retrouvent à la merci des intempéries. Il n’existe plus d’intimité pour ces familles. On a d’ailleurs rencontré des femmes enceintes subissant le même sort. Il fait particulièrement chaud en ce moment sur la ville de Garoua. Les températures frôlent les 45°C à l’ombre.   
Ceux qui ont décidé de faire de ces populations de Roumdé-Adjia des « Sans-abris forcés », ont-ils pensé un seul un instant aux enfants qui ne peuvent plus aller à l’école ? qui ne savent où passer la nuit, où lire le soir et faire leurs devoirs comme tous les enfants de leurs âges ?
Au niveau des autorités administratives locales, on brandit le fait que personne n’a de titre foncier sur ces espaces démolis. On brandit qu’il s’agirait d’un espace estampillé « Domaine privé de l’Etat ». On brandit qu'il avait été attribué aux victimes des parcelles de terrain, il y a des dizaines d'années. Pourtant, les premières installations dans ce quartier ont eu lieu avant l’avènement du Cameroun indépendant. L’Etat a-t-il choisi délibérément de faire de ce lieu, a posteriori, un « Domaine privé » alors même que les populations y vivaient de manière paisible, non équivoque et continue depuis l’accession du Cameroun à l’indépendance en 1960 ?
De toute évidence, l’Etat a l’obligation de protéger les plus faibles. Chaque fois qu’il y a eu des grands projets au Cameroun, l’Etat a toujours veillé à garantir une compensation aux populations déguerpies, titulaires ou non d’un titre foncier. Nous pouvons citer à la pelle des exemples comme celui de la construction du port en eau profonde de Kribi, ou encore le projet du barrage de Lom-Pangar etc. Toutes les populations vivant sur ces sites ont été indemnisées ou recasées malgré l’absence de titre foncier.
Il importe que toutes les personnes touchées par ce brutal déguerpissement soient dédommagées pour la perte de leurs biens de façon juste et intégrale. Il ne suffit pas d'attribuer des terrains à certaines personnes sur un site non viabilisé et ensuite se laver les mains avec le sentiment du devoir accompli.

Que les autorités locales de la Région du Nord se renseignent sur les réinstallations des déguerpis des projets similaires ayant un montant de même  envergure que celui affecté à l'organisation de la CAN 2019. Les autorités en charge de l'organisation de la CAN 2019 peuvent se renseigner sur les projets de Construction de la digue-route sur le logone - Département du Mayo-Danay; Construction du barrage de retenue d'eau de Lom-Pangar  - Département du Lom et Djérem; Construction du port en eau profonde - Département de l'Océan. Il suffit d'appeler les Préfectures de ces Départements et vous aurez les informations limpides.

On a vu des populations à Lom - Pangar qui habitaient dans des huttes et à la réinstallation, l'Etat leurs a remis les clés des maisons construites en guise de compensation. Ces maisons respectent les standards requis. Les projets cités ci-dessus avaient aussi construits des écoles, des centres de santé, des airs de jeux etc à l'effet de faciliter une réinstallation harmonieuse des populations.

A Kribi, comme à Lom-Pangar ou à Maga, des milliers de logements ont été construits pour réinstaller les déguerpis. 80% des personnes déguerpies lors de la mise en œuvre de ces projets n'avaient pas de Titre foncier.

Les autorités de la Région du Nord ont laissé entendre aux médias gouvernementaux que les populations de Roumdé-Adjia avaient été indemnisées préalablement.

Qu'est ce qu'on pourrait mettre dans l'expression "indemnisation" ?  De l'argent remis aux victimes ?  Des terrains non viabilisés octroyés aux déguerpis ? ou alors des deux ?

Pourquoi a-t-on choisi de traiter autrement les déguerpis de Garoua ?  Pourquoi ?  Rien n'explique cette brutalité orchestrée à l'endroit de cette population de Roumdé-Adjia.

Les autorités de Garoua utilisent des raccourcis en disant aux médias d'Etat que la CAN 2019 va apporter des commodités modernes à la ville. Bien que l'avènement du port en eau profonde Kribi va booster l'économie nationale et va créer d’immenses richesses aux populations locales, le projet de construction dudit port avait payé les compensations de tout le monde, y compris les pygmées vivant dans la forêt.
Le caractère inhumain de ce déguerpissement de Roumdé-Adjia laisse penser que les autorités administratives utilisent la machine de l’Etat pour écraser les plus pauvres et les plus démunis. On a vu des enfants qui sont rentrés de l'école à 16h et ils ont constaté que leur maison a été rayée de la carte. Ils se sont jetés à même le sol tout en pleurant à chaude larme. L'image était saisissante et triste.
L’Etat aurait pu penser au préalable à une réinstallation ou à une compensation intégrale comme cela se fait partout ailleurs au Cameroun lorsqu’un projet de cette nature se présente et crée des torts à une population paisiblement installée. Une réinstallation devrait être vue comme une occasion d’améliorer les moyens d’existence des personnes concernées.  
Toutes les personnes affectées par ces démolitions et déguerpissements devraient être consultées et impliquées dans le processus de planification pour faire en sorte que l’atténuation des effets négatifs, de même que les avantages résultant de la préparation de la CAN 2019 soient appropriées et durables.
Rien n’a été fait dans ce sens par les promoteurs de l’organisation de CAN 2019 et par les autorités administratives pour rendre ce déguerpissement respectueux de la dignité humaine. Ce qui s’est passé au quartier Roumdé-Adjia à Garoua ne saurait se faire dans aucun Etat au monde qui se dit démocratique et respectueux des droits humains.
Roumdé-Adjia est l’un des plus vieux quartiers de Garoua. Il a la particularité d’être le plus populaire. Plus de 25 000 personnes y vivent. Visiblement Yaoundé n’a jamais su que les populations vivaient sur ce site.
De ce quartier sont nés les lions indomptables, Vincent ABOUBAKAR, Sali EDGAR, Jacques ZOUA et Souleymanou Hamidou. L’équipe de Coton-Sport de Garoua, le club de football le plus titré du Cameroun recrute ses meilleurs joueurs dans le quartier Roumdé-Adjia. Le mythique stade Omnisport de Garoua a été érigé en 1978 dans ce quartier par l’ancien Président du Cameroun (S.E El Hadj AHMADOU AHIDJO). A la création de ce stade, il était prévu un grand parking (environ 15 hectares) sur la partie qui jouxte le Lycée Bilingue de Garoua. Cette parcelle a été vendue et laissée délivrer des titres fonciers aux plus riches. On se rabat aujourd'hui sur le quartier des pauvres pour en faire un parking. 
Le quartier Roumdé-Adjia est aussi un sérieux potentiel électoral qui saura faire le meilleur choix de ses Gouvernants le moment venu. Le choix des Gouvernants qui seront au service des plus pauvres et des plus démunis.
La conséquence immédiate et brutale de la destruction des maisons, mettant ainsi à la rue plus d’un millier de personnes, sera l’émergence du grand banditisme dans la ville de Garoua et ses environs. Encore que le quartier Roumdé-Adjia est réputé extrêmement sensible au niveau sécuritaire. Il n’est pas exclu que l’effectif de la prison centrale de Garoua connaisse un accroissement non négligeable dans les prochaines semaines. Dans ce quartier, un enfant qui ne va plus à l’école peut facilement se retrouver en prison pour de petits délits et progressivement, il devient un grand bandit et un vrai danger pour la société.



La pelleteuse en action sous le regard impuissant des populations, 15 février 2018

 

L’organisation de la CAN pourrait avoir des retombés économiques et infrastructurels pour la ville de Garoua, mais il est inhumain de ne pas trouver des compensations intégrales et préalables aux populations avant toute forme de déguerpissement.
Les populations vivant dans ce quartier ont le pouvoir d’achat le plus faible de la ville de Garoua. Combien d’années faudra-il à ces personnes pour se reconstruire ?  Entre temps, cette situation d’errance des familles pourra avoir un impact négatif sur les résultats scolaires des enfants. Ces enfants ne sont-ils pas eux aussi des camerounais sur qui le Cameroun devrait compter pour être des fers de lance de la nation ?  L’Etat aurait pu au moins préserver les enfants de cette souffrance.  La CAN 2019 va coûter aux contribuables camerounais, y compris ceux de Roumdé-Adjia, la rondelette somme de 700 milliards de francs CFA. N’a-t-on pas prévu les mesures de compensation pour les personnes qui seront impactées négativement par ce projet ? Pourtant, ce sont bel et bien ces enfants qui errent aujourd’hui dans les rues qui seront appelés demain à rembourser ces dettes contractées à présent par la puissance publique pour organiser la CAN 2019.
Imaginez-vous un seul instant vivre pendant deux jours sans moyen de logement.  Dans le cas d’espèce, il s’agit des familles entières qui sont dans la rue avec leurs effets personnels.
Nous avons rencontré une famille qui a trouvé un abri au quartier Djamboutou et dont les enfants âgés de moins de 08 ans suivent les cours à l’Ecole publique de Roumdé-Adjia. Il va falloir pour ces derniers, marcher 12 km le matin pour aller suivre les cours à Roumdé-Adjia et parcourir la même distance pour le trajet retour à la sortie des classes. Au total, 24km à faire par jour pour un enfant qui a moins de 08 ans. Imaginez un seul instant que votre progéniture se retrouve dans une telle situation.



Des enfants déambulant sur les vestiges de leur maison, 19 février 2018

 

Au nom de quoi pourrait-on mettre la vie des gens en péril ?  Juste parce qu’ils sont pauvres ? Juste parce qu’ils n’ont jamais eu les moyens pour titrer leurs terrains ?  On a mis les gens dans la rue comme des malpropres sans se soucier de ce qu’ils deviendront une fois qu’ils seront à la merci des vicissitudes de la vie d’un sans-abri ou encore d’un Sans Domicile Fixe.  
Pourquoi ? Pourquoi avoir ciblé le quartier Roumdé-Adjia qui a tout donné au mouvement sportif camerounais et aux Lions indomptables du Cameroun ?  
Pourquoi ???                       

                      
Garoua, le 19 février 2018

Hubert MADJINGAYE

 

Exemple de document administratif téléchargeable :

Décret du Premier Ministre indemnisant les victimes de déguerpissement sur le site de Lom-Pangar (Cliquez sur le lien pour ouvrir le document du Premier Ministre).

Le montant est de : 1 milliard 255 millions 162 milles 120 francs cfa (1 255 162 120 fcfa). Cet argent a été distribué à un millier de victimes. Aucun bénéficiaire était titulaire d'un titre foncier. Toutes les formes de mises en valeur ont été indemnisées. La Société para-publique EDC (Electricity Development Corporation) était en charge d'exécuter toutes les formes d'indemnisations arrêtées par le Premier Ministre à travers l'acte de Décret ci-dessus.   

 

Post-Scriputum :

L'Etat du Cameroun a signé le 25 septembre 1990 et ratifié le 11 janvier 1993, la Convention relative aux droits de l'enfant. Ce déguerpissement massif et brutal des populations du quartier Roumdé-Adjia a foulé aux pieds l'Alinéa 1 de l'Article 3 de la Convention relative aux droits de l'enfant. L'intérêt supérieur de l'enfant a été fortement mis à mal par les autorités étatiques et infra-étatiques en démolissant le cadre de vie de la cellule familiale, dans lequel l'enfant se forge une personnalité.

Le concept "Intérêt supérieur de l'enfant" renforce le statut de celui-ci comme étant sujet de droit. Les institutions publiques ont l'obligation de garantir à l'enfant tous les droits inhérents à son encadrement physique et moral. Cette Convention ratifiée par le Cameroun est un texte supranational qui a une primauté sur le droit interne et qui s'applique automatiquement.

L'adjectif supranational qualifie ce qui se place au-dessus de la nation, de son Gouvernement et de ses institutions.

 

Point de vue sur les incohérences du Délégué du Gouvernement auprès de la Communauté Urbaine de Garoua, dans une interview réalisée le 15 février 2018 avec la presse. Nous tenons à restaurer la vérité pour que nous ayons tous le même niveau d’information.

(Cliquez sur le lien ci-dessus pour lire le point de vue)

 

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